Tueur à 15 ans

Source : France Inter, Le Téléphone Sonne du jeudi 11 mars, Fabienne SINTES


Ces dernières semaines ont été marquées par la commission d’actes particulièrement violents par des adolescents. Quelles réponses politiques, judiciaires et éducatives apporter à ces phénomènes ?





Le 8 mars dernier, Alisha, quatorze ans, a été retrouvée morte dans la Seine. Elle y aurait été poussée après avoir été attirée dans un guet-apens et frappée par deux camarades de classe, qui ont été mis en examen pour assassinat. Quelles suites judiciaires donner à un tel acte, et quel suivi mettre en œuvre pour ces adolescents qui risquent jusqu'à vingt ans de prison ? Ce meurtre fait suite à une campagne de cyber-harcèlement contre la victime. Des faits qui, eux, sont loin d’être isolés : en 2020, les faits de harcèlement, menaces et cyber-harcèlement visant des mineurs ont enregistré une hausse de 30% par rapport à 2019.


Quelle réponse apporter à ces phénomènes de violence chez les jeunes, commis en milieu scolaire ou en dehors, comme les rixes entre bandes rivales? Hier, plus de 110 signataires ont publié une tribune pour appeler à privilégier « l’action sociale, l’éducation et la médiation » pour y répondre. Et font le constat de la dégradation du dialogue avec la jeunesse et des mesures de prévention pour expliquer en partie ces situations.


Comment expliquer la recrudescence de la violence chez les adolescents ?


Comment lutter contre le harcèlement scolaire et le cyber-harcèlement ?


Quelles politiques mettre en place pour y apporter des solutions ?


La justice pénale des mineurs et sa récente réforme sont-elles adaptées pour lutter contre ces phénomènes de violence ? Jusqu'à quel point peut on rattraper ensuite ces enfants là qui risquent 20 ans de prison, mais qui auront une vie après ?


Avec nous pour en parler :

  • Nora Fraisse est la fondatrice de l'association Marion, la main tendue qui lutte contre le harcèlement scolaire.

  • Marie-Rose Moro est pédopsychiatre et directrice de la Maison de Solenn, maison des adolescents de l'hôpital Cochin à Paris.

  • Lucille Rouet est juge des enfants à Paris et secrétaire nationale du syndicat de la magistrature.

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'émission


Des gestes violents de la part des enfants de plus en plus tôt ?


Marie-Rose Moro : "Quelque chose qui est vraiment évident, toutes les études, l'expérience… : il y a une augmentation importante du harcèlement scolaire en milieu scolaire. Mais vraiment très tôt, sous toutes ses formes.


Ensuite, est-ce que les enfants sont plus violents qu'ils ne l'étaient naguère ? C'est difficile, les études ne sont pas univoques. Il est sûr que on a tous en tête, qu'on soit enseignants, pédopsychiatres ou juges pour enfants, des situations de violence dans l'enfance. Mais je ne suis pas sûre qu'on puisse dire que globalement, il y a eu une augmentation de la violence chez les enfants - en tout cas de manière évidente, démontrée, etc.


En revanche, ce qui est sûr, c'est que :

De plus en plus, quand les enfants commettent des actes violents à l'égard des autres (et parfois même à l'égard d'eux-mêmes), ils ne font pas bien la différence entre une sorte de violence virtuelle et la violence réelle qui blesse, qui parfois tue.


Les enfants comprennent-ils la portée de leurs gestes ?


Marie-Rose Moro : "C'est vrai qu'il est parfois très difficile pour les mineurs de se rendre compte des conséquences potentielles de leurs actes. Quand on les voit dans nos bureaux, souvent, ils nous disent "Mais je ne pensais pas que ça arriverait jusque là", "Ça m'a dépassé", "Je n'imaginais pas les conséquences" et parfois, on en vient même à leur montrer le dossier papier pour leur dire "Mais ce dossier papier va aboutir à quelque chose en fait. Pour l'instant, vous êtes mis en examen, mais ensuite, vous allez être jugé pour ce dossier."


La compréhension de l'acte, des raisons pour lesquelles on en est arrivé là, du fait qu'il y a potentiellement une victime qui a une place et pour laquelle il faut réussir à ressentir de l'empathie, ce qui n'est pas nécessairement le cas au moment du passage à l'acte, c'est un travail très important. On le fait sur le long terme parce que les conséquences de l'acte sont souvent inconnues ou non visualisées en réalité".


Lucille Rouet : "C'est assez propre aussi à la qualité d'enfant même. C'est-à-dire qu'un enfant n'a pas forcément conscience des conséquences de ses actes, va avoir besoin de tester pour voir jusqu'où il peut aller et va parfois être dépassé lui-même par ce qu'il a fait et n'en avoir pas l'intention au départ.


Un manque de moyens et de personnels à l'Education Nationale


Nora Fraisse : "Évidemment, il faut plus de moyens et plus de formations et on milite pour ça. Il faut des équipes ressources. Mais ça, c'est le fait du harcèlement, c'est à dire qu'en effet le harcèlement a été identifié, la jeune Alisha a eu le courage de dire qu'elle vivait les humiliations et il y a eu la décision de mettre en place des mesures conservatoires par un conseil de discipline. Ça, c'est une chose.


Après, il y a un autre biais, c'est la violence de ces jeunes. Ça n'a rien à voir avec l'établissement scolaire. La maman n'y est pour rien. La bagarre, le guet-apens. A mon avis, il faut dissocier les choses. Là, on est dans une extrême violence. La question de l'empathie, la question de la dissociation entre ce que je fais et ce que je peux faire.


On le constate depuis la fin du confinement, donc la fin de l'école à la maison : toutes les interventions qu'on fait depuis le mois de septembre, ce sont avec des enfants qu'il ne faut pas accabler. Il faut rappeler le contexte de l'école à la maison : pas d'argent forcément, pas forcément de d'ordinateur.


Les enfants se sont retrouvés à 6, 7 ans avec un téléphone portable et un accès illimité à Internet sans être formés. Ce qui fait qu'on les récupère au mois de septembre avec à la fois de l'anxiété et un usage complètement débordant des réseaux sociaux.

Il y aussi une responsabilité parentale. Nous sommes intervenus dans des écoles il y a deux mois, un enfant me disait "Je joue à Call of Duty" - donc un jeu extrêmement violent, interdit aux moins de 18 ans. Et je lui ai posé la question "Ça te fais quoi ?". - Ça me fait du bien. - Des gens meurent à l'intérieur, il y a du sang partout. - Oui, j'aime ça".


Il aime ça. Nous-mêmes on est sidérés. On doit les éduquer, on doit les accompagner.


Au-delà de ce qui se passe, il faut prendre un peu de hauteur : on a un phénomène de violence débordante parce qu'ils sont aussi gavés par beaucoup, beaucoup, beaucoup d'informations extrêmement violentes sur les réseaux sociaux et les médias. Ce qui fait que dans la cour de récré, en effet, il y a des débordements sur les jeux en ligne, des jeux où les enfants jouent à se bagarrer, à vivre et à mourir et le lendemain, dans la cour de récré, ils reconstituent leurs équipes virtuelles dans le réel et la bagarre continue. C'est vraiment un phénomène global. Quand on intervient aujourd'hui au collège et au lycée, les seuls éléments dont on parle, c'est le revenge-porn, la pornographie, la prostitution des mineurs, travailler sur le consentement… Les violences sexistes et sexuelles sont complètement banalisées : ils vont dire « Et alors ? C'est ça le problème ? » "


Marie-Rose Moro : "Ils sont nés avec les réseaux sociaux, avec le virtuel, etc. Et je me dis qu'on fait comme s'ils savaient se repérer dans ces mondes-là, mais en fait, ils ne savent pas, ils doivent être accompagnés. Ils doivent être éduqués - non seulement à ce qui se passe dans ces univers, mais aussi à la différence entre ce qui se passe dans un jeu et ce qui se passe dans la vraie vie. C'est vraiment un travail que nous devons faire".


L'apprentissage des zones grises.


Lucille Rouet : "C'est quelque chose dont on parle assez régulièrement en audience d'assistance éducative ou pénale avec des mineurs, sur le fait de réussir à sentir les situations qui vont dégénérer. En fait, ça s'apprend ces codes là : sentir que ça va dégénérer et qu'il faut partir.


La question de la prévention est très importante. Il y a des signes sur lesquels il faut s'appuyer : quand on a un enfant qui est isolé, qui a des difficultés dans ses interactions, qui va avoir des difficultés d'alimentation… Quand il y a des signes qui vont apparaître il faut intervenir."


La violence des enfants est-elle liée aux jeux vidéos ?


Marie-Rose Moro : "C'est un peu complexe. C'est à dire que les jeux vidéo et leurs processus de violence mis en avant vont avoir des effets sur les jeunes. Ils modifient leurs représentations de la violence, de la relation à l'autre. Mais en plus, ces effets sont d'autant plus importants que ces adolescents ou ces enfants vivent dans des situations difficiles. Le lien direct n'existe pas, ce n'est pas QUE ça. D'où l'importance aussi d'insister sur l'importance de la prévention, de l'éducation, des parents".


Nora Fraisse : "Attention : on parle ici des jeux vidéo avec des contenus inappropriés à l'âge. Les jeux vidéo de construction ou éducatifs on va rien avoir derrière. Comme tous les écrans, c'est l'usage qu'on en fait".


Aujourd'hui, nos jeunes sont en un sentiment d'une grande détresse émotionnelle. Ils savent faire la différence entre le réel et le virtuel. Mais il y a une tentative de dépassement - c'est la même course qu'avait, au buzz : on se lance des challenges qui deviennent morbides avec une volonté d'exister. Moi je dis qu'il faut agir dès la maternelle.


Des jeunes de plus en plus violents ?


Lucille Rouet :

Il y a cette succession d'histoires-là, mais si on regarde sur toutes les infractions et si on regarde sur plusieurs années, il n'y a pas nécessairement d'augmentation.

"On se concentre là-dessus, et c'est très grave on est bien d'accord, mais il faut aussi revoir sur plusieurs années les statistiques en matière de délinquance. "


Ces jeunes violents sont-ils "rattrapables" ?


Lucille Rouet : "Oui, sinon je ne me lève plus le matin. On a le sentiment qu'ils sont rattrapables. Il va y avoir une procédure judiciaire avec potentiellement une mise en exament, ensuite un renvoi devant une cour d'assises des mineurs ou un tribunal pour enfants statuant en matière criminelle, selon son âge.


On a des mesures, on a potentiellement des peines, mais on a aussi des suivis éducatifs et heureusement, ça veut dire qu'on croit dans le potentiel de chaque enfant et sa place dans la société.

Les invités

  • Nora Fraisse Fondatrice de l'association Marion, la main tendue

  • Marie-Rose Moro Psychanalyste et psychiatre d'enfants et d'adolescents

  • Lucille Rouet Juge des enfants à Paris et secrétaire nationale du syndicat de la magistrature.





Posts à l'affiche
Posts Récents